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15.2.12

Parce que

Dans quelques semaines, environ 45 millions de Français seront appelés à désigner le nouveau Président de la République. Même si plus d’une dizaine de candidats sont sur la ligne de départ, le scrutin s’apparente peu ou prou à un référendum pour – ou contre – le chef de l’État sortant. La question est claire : faut-il, oui ou non, confier à nouveau le pouvoir au candidat UMP pour les cinq prochaines années ?
Personnellement, je ne le crois pas.
Et j’incline à penser que n’importe quel(le) citoyen(ne) animé(e) par la défense de l’intérêt général et par les principes de notre République – Liberté, Égalité, Fraternité – devraient choisir un(e) autre candidat(e).

Voici pourquoi…

Samuel Duhamel

18.4.11

L'écologie, tout de suite, maintenant !


22 000 personnes décèdent chaque jour suite à la consommation d’eau contaminée[1], un humain sur six n’a pas accès à l’eau potable[2], un sur trois survit avec moins de deux dollars par jour[3], 206 kilos de déchets plastiques sont déversés chaque seconde dans les océans[4], la désertification avance à une vitesse équivalente à 22 terrains de football par minute[5], 6 000 espèces animales disparaissent chaque année de la surface de la Terre[6]…
Les faits sont là. Têtus. Cyniques. Inacceptables. Et pourtant, on ne peut pas dire que nous n’avons pas été prévenus. Depuis près de cinquante ans, les Cassandre écologistes ont fait leur office. De René Dumont à André Gorz, d’Ivan Illich à Yves Cochet. Nous les avons entendus souvent. Écoutés ? Jamais. Pourtant, transformer nos modes de vie, construire cet « autre monde possible » relève d’une impérieuse nécessité.
Le dénominateur commun à toutes les catastrophes écologiques réside dans leur irréversibilité. Lorsqu’elles se produisent, les dégâts sont considérables mais surtout indépassables. La famine décime des pans entiers de population[7], les accidents nucléaires condamnent de vastes territoires pour une durée quasi infinie, la culture des OGM contaminent irrémédiablement les champs biologiques ou conventionnels, les marées noires dégradent la biodiversité et le tissu économique des zones marines pendant de nombreuses années, les gaz à effet de serre restent coincés dans l’atmosphère plusieurs décennies[8], la désertification et le productivisme à outrance rendent définitivement stériles les terres cultivables… Autrement dit, le champ d’action de l’Homme sur son environnement se situe bien plus dans la prévention que dans la réparation. Si on veut éviter d’autres crises environnementales, si on veut éviter plus de souffrance, de misère et de guerres, si on veut éviter l’extinction de l’espèce humaine – car in fine, c’est de cela qu’il s’agit quand on parle d’écologie. Il ne s’agit pas de « sauver la Terre » comme on l’entend souvent mais bien de sauver les Hommes et donc l’environnement dans lequel ils évoluent –, il faut donc agir maintenant et remplacer le système économique actuel – le capitalisme libéral mondialisé – par un modèle plus durable et plus harmonieux.
Pour agir, il faut d’abord cibler les grands défis écologiques auxquels nous sommes confrontés. Le journaliste Ignacio Ramonet[9] en dénombre cinq. Chacun d’entre eux engage la survie de l’Humanité à moyen ou long terme : 1. « éviter les dérives d’une science devenue technoscience » (enrayer le développement du nucléaire, des OGM, de l’agriculture chimique intensive…), 2. « réduire les pollutions, protéger la biodiversité et lutter contre le changement climatique global », 3. « éviter l’épuisement des ressources », 4. « freiner l’érosion des sols et la désertification », 5. « trouver les moyens de désaltérer et de nourrir 6,5 milliards d’êtres humains ».
Pour endiguer ces problèmes majeurs, il faut une méthode d’action. Cette méthode doit s’appuyer sur des principes forts, des valeurs incontournables. L’économiste Alain Lipietz[10] définit l’écologie politique en trois mots : autonomie, équité, solidarité. L’autonomie est entendue comme la possibilité pour chacun de vivre selon ses envies, ses principes tant que ces derniers n’empiètent sur la liberté d’autrui de faire la même chose. L’équité sous-entend la recherche permanente de compromis et le refus de voir certains mourir de misère quand d’autres nagent dans l’argent facile[11]. La solidarité implique une attitude bienveillante portée à l’autre dans l’espace – du voisin de palier au citoyen habitant de l’autre côté de la planète – et dans le temps – les Humains d’aujourd’hui mais aussi ceux qui ne sont pas encore nés –. Idéalement, nous devrions appliquer ces principes dans chacune de nos actions (achats, constructions de logements, choix énergétiques, aménagement urbain, transports…). Mais nous devons prendre en compte un autre paramètre oublié par la plupart des économistes et des hommes politiques : nous vivons dans un monde fini[12]. Autrement dit, nos ressources et notre territoire sont limités. Nous devons donc nous organiser en tenant compte des contraintes que cela impose. Il n’est matériellement pas possible d’accumuler sans fin, de dépenser toujours plus, de se déplacer toujours plus vite, toujours plus loin… La planète n’étant pas extensible, si un citoyen occidental moyen consomme davantage, cela signifie que de l’autre côté du monde, un citoyen africain ou asiatique moyen ne pourra couvrir ses besoins primaires. Un quatrième principe doit donc compléter les trois premiers : la sobriété. Pour reprendre Gandhi, « nous devons tous vivre simplement pour que simplement tous puissent vivre. »
C’est probablement ce principe de sobriété qui sera le plus difficile à mettre en place. Car le capitalisme libéral mondialisé se base sur des valeurs opposées : l’avidité, la recherche de l’opulence, l’abondance… Pour réussir cette transformation indispensable, il faudra donc réapprendre à penser le monde, oublier nos références, « décoloniser nos imaginaires »[13]. Selon l’économiste Serge Latouche, « l’altruisme devrait prendre le pas sur l’égoïsme, la coopération sur la compétition effrénée, le plaisir du loisir sur l’obsession du travail, l’importance de la vie sociale sur la consommation illimitée, le goût de la belle ouvrage sur l’efficience productiviste… »[14]
En un mot, l’écologie peut être considérée comme une forme moderne d’humanisme. Elle exige une responsabilité individuelle et collective forte sans laquelle la permanence de la vie humaine sur Terre est impossible. A ceux qui disent qu’elle est une utopie, les écologistes répondent que l’utopie, c’est penser que nous pouvons continuer avec le système actuel sans risquer l’extinction de notre espèce à moyen ou long-terme. Nous n’avons donc pas le choix. Un autre monde est possible ? Non, il est indispensable.
Mais dès lors comment faire ? Qui doit engager ce tournant sans lequel une grande partie de l’espèce humaine sera condamnée à la misère demain et après-demain plus encore ? La réponse est simple : les tenants du système. Ce sont les riches qui détruisent la planète[15]. C’est à eux de payer l’addition. Les États de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) – les plus riches du monde – sont responsables de 90% de la production de déchets industriels alors qu’ils ne représentent que 15% de la population. Autre exemple : si tous les humains avaient le niveau de vie de la population suisse, la Terre ne pourrait subvenir aux besoins que de 600 millions de personnes. Si au contraire, ils acceptaient de vivre avec la frugalité des paysans du Bengale, elle pourrait accueillir plus de 20 milliards d’habitants[16]. Les déséquilibres environnementaux constatés aujourd’hui sont donc le fruit des politiques des pays riches. Il leur revient donc le devoir d’instaurer la conversion écologique de notre économie.
Cette transformation implique un changement de système. Nous vivons depuis plus de deux siècles au rythme du capitalisme – système économique reposant sur la propriété privée des moyens de production et ayant pour objectif l’accumulation perpétuelle de la production, du capital et des profits –. Depuis les années 1970, le capitalisme profite de l’essor du libéralisme – environnement économique impliquant la prévalence du marché sur l’action des pouvoirs publics et ayant pour conséquences des privatisations, la baisse des impôts, la diminution du nombre de services publics, la libre-circulation des capitaux… –. Le capitalisme libéral étant adopté par l’immense majorité des pays, ce système peut-être considéré comme mondialisé. Il faut donc trouver une alternative écologique à ce « capitalisme libéral mondialisé ».
Les écologistes militent pour l’instauration d’un système plus doux, plus harmonieux. Il pourrait s’appeler « durabilisme régulé régionalisé ». Contrairement au capitalisme, le durabilisme reposerait sur des moyens de production détenus de manière privée mais également publique et aurait surtout pour fondement « la poursuite d’une vie authentiquement humaine sur Terre »[17]. L’objectif du système ne serait donc plus le « toujours plus » mais le « vivre mieux ». La priorité de nos actions ne serait plus d’accumuler des biens mais de protéger l’environnement, de préserver la vie, de lutter contre les pollutions… En un mot, le système serait tout entier tourné vers les cinq grands défis écologiques auxquels nous sommes confrontés.
Évidemment, cela suppose de remettre les marchés et la finance à leur place, de mettre l’économie au service des Hommes et non plus l’inverse. Et c’est là que les pouvoirs publics doivent intervenir de manière forte et concertée. Ils devront réguler le système, en gommer les imperfections, apporter le nécessaire aux plus démunis, subventionner les activités d’intérêt public (agriculture biologique, énergies renouvelables, transports collectifs…) et taxer ou interdire les activités néfastes ou polluantes (publicité, vente d’armes, voitures individuelles puissantes, transactions financières…).
Ils devront également relocaliser l’économie. Les riches devront consommer moins. Et l’ensemble de la population mondiale devra consommer mieux. Il n’est plus possible de manger des fraises d’Afrique du Sud en hiver quand on habite en Europe. Il n’est plus possible qu’un pot de yoghourt soit fabriqué en Chine avant d’être conditionné en Roumanie puis consommé aux Etats-Unis comme c’est malheureusement le cas aujourd’hui. Il faut donc réduire la place des transports trop polluants[18] et privilégier les échanges courts. C’est ce qu’on pourrait appeler la régionalisation en opposition à la mondialisation. Pour des raisons environnementales mais également des raisons de développement des pays les plus pauvres, il vaut mieux développer le commerce avec des pays proches. Aujourd’hui, les paysans burkinabés, maliens ou ivoiriens ont d’immenses difficultés à vendre leur blé à leurs voisins car ce dernier coûte plus cher que les blés européens ou américains largement subventionnés. Les pays pauvres ne luttent pas dans la même cour économique que l’Union Européenne ou les États-Unis. Leur imposer une ouverture inconditionnelle de leurs frontières, comme le leur demande l’Organisation mondiale du commerce, c’est donc pénaliser leur population. Économiquement mais aussi écologiquement, il vaut donc mieux échanger avec des pays voisins que des pays lointains. Pour cela, il suffit d’instaurer une taxe à l’importation ou une taxe carbone sur les hydrocarbures utilisés dans les transports (ces impôts rendraient automatiquement les produits lointains plus chers que les produits locaux).
La mise en place de ce nouveau système d’organisation mondiale nécessite bien des changements dans les comportements. De la part des citoyens mais également de la part des États. Les conférences récentes sur l’environnement (Rio 1992, Kyoto 1997, Johannesburg 2004, Copenhague 2010) nous montrent qu’il n’est pas évident d’aboutir à des accords allant dans le bon sens. Pourtant, c’est bien à l’échelon mondial que nous réglerons les problèmes écologiques. Mais ce n’est pas parce que certains pays campent sur leurs positions arriérées qu’il ne faut pas chercher à avancer. C’est en créant des microsociétés durables que nous pourrons montrer à d’autres qu’une autre voie est possible et qu’elle est même enviable. L’exemple de la ville de Fribourg en Allemagne en témoigne[19]. L’exigence de résultats implique de toute manière une exigence en termes de moyens. Nous sommes à un moment clé de l’histoire de l’Humanité. Il faut en prendre conscience au plus vite. En 1974, René Dumont, le père de l’écologie politique en France, écrivait L’écologie ou la mort. Mon choix est fait : l’écologie tout de suite, maintenant !
« Qu’en est-il de notre savoir s’il reste sans conséquence. A l’heure de quitter ce monde, il ne s’agira d’avoir été bon ; cela ne suffit pas. Il s’agira de quitter un monde bon. » Bertolt Brecht, Sainte-Jeanne des abattoirs
Samuel Duhamel


[1] Source : John Briscoe, conseiller de la Banque mondiale, quatrième congrès mondial de l’eau, Marrakech, septembre 2004
[2] Ibidem
[3] Rapport du PNUD, La lutte contre les changements climatiques : la solidarité humaine dans un monde divisé, 2007
[4] Source : planetoscope.com
[5] Écologie, le grand défi, article d’Ignacio Ramonet, supplément du Monde diplomatique, juin-juillet 2005, p. 7
[6] Ibidem
[7] Selon Jean Ziegler, ancien rapporteur des Nations Unies pour le droit à l’alimentation, environ 35 000 personnes meurent de faim chaque jour dans le monde.
[8] N’en déplaise à l’ancien ministre Claude Allègre, plus de 2 000 spécialistes du GIEC (Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat) affirment depuis les années 1990 que les agissements des Hommes ont une influence sur le dérèglement du climat. Ce dérèglement a multiplié par deux le nombre de catastrophes naturelles depuis les années 1980 (source : EM-DAT, base de données OFA-CRED sur les désastres, Université catholique de Louvain). Par ailleurs, la pollution de l’air engendrée par les gaz à effet de serre occasionne la mort prématurée de deux millions de personnes chaque année dans le monde (source : http://www.automobile-entreprise.com/Pollution-de-l-air-urbain-2,2028).
[9] Opus cité
[10] Qu'est-ce que l'écologie politique ? La grande transformation du XXIe siècle, La Découverte, Paris, 1999
[11] D’après un rapport du PNUD de 2006, les 500 capitalistes les plus fortunés sont plus riches que les 416 millions de citoyens mondiaux les plus pauvres.
[12] Paul Valéry écrivait dans Regards sur le monde actuel en 1945 : « Le temps du monde fini commence. » (repris par Albert Jacquard dans Écologie, le grand défi, supplément du Monde diplomatique, juin-juillet 2005, p. 82)
[13] Survivre au développement. De la décolonisation de l’imaginaire économique à la construction d’une société alternative de Serge Latouche, éditions Mille et une nuits, Paris, 2004.
[14] Écologie, le grand défi, article de Serge Latouche, supplément du Monde diplomatique, juin-juillet 2005, p. 75
[15] Comment les riches détruisent la planète, d’Hervé Kempf, éd. Seuil, 2007, 148 p.
[16] Ignacio Ramonet, opus cité
[17] Le principe responsabilité, d’Hans Jonas, éd. Du Cerf, 1979, 144 p.
[18] D’après une étude de l’école nationale des ponts et chaussées de 2005, les transports représentent un quart des émissions de gaz à effet de serre dans le monde (source : http://www.enpc.fr/fr/formations/ecole_virt/cours/lenoir/Transport-effet-serre.pdf)
[19] Lire Écologie, le grand défi, article de Philippe Bovet, supplément du Monde diplomatique, juin-juillet 2005, p. 58 – Fribourg est une ville allemande de 212 000 habitants qui a investi massivement dans les énergies renouvelables (il y a dans cette ville quatre fois plus d’emplois liés à ces énergies que dans le reste de l’Allemagne) tout en limitant drastiquement le transport par voiture. Ses réussites ont inspiré beaucoup d’autres villes à travers le monde.

26.11.10

Pierre Mauroy, entre socialisme et réalités

« Depuis l’adolescence, pas un seul jour je n’ai renoncé à cette conviction d’être socialiste. »Pierre Mauroy

Ce n’était pas écrit d’avance. Lorsque le petit Pierre Mauroy vient au monde en 1928 dans un village de l’Avesnois, personne ne peut prédire le destin qui sera le sien. A la maison, le socialisme n’a pas voix au chapitre. Le papa est maître d’école et vote en faveur du parti radical, la maman reste à la maison et craint les émeutes après la victoire du Front populaire en 1936. Et puis de toute façon, l’enfance de Pierre et de ses six frères et sœurs, c’est avant tout la guerre. Une guerre qui a failli coûter la vie à toute la famille un jour de mai 1940 lorsqu’une bombe allemande détruit le cinéma d’Abbeville où les Mauroy s’étaient réfugiés.

Pour autant, Pierre ne s’est pas construit tout seul. Son idole à l’époque, c’est Léo Lagrange, le député d’Avesnes-sur-Helpe, créateur des premières auberges de jeunesse et des colonies de vacances sous le gouvernement Blum. A la Libération, pas encore dix-huit ans, Mauroy adhère aux Jeunesses socialistes dont il prendra la charge quelques années plus tard. Son objectif : « se mettre au service du progrès et du bonheur des hommes ». Sa méthode : le « socialisme démocratique » qu’il conçoit comme une idéologie de transformation sociale dans un cadre économique capitaliste figé. Naviguer entre « Socialisme et réalités » sera donc le credo de sa carrière politique et… par ailleurs le nom de la motion qu’il présentera au congrès de Metz en 1979.

Mais pour pouvoir changer la vie des gens, il faut être en position de le faire. Alors très vite, Pierre Mauroy intègre différentes organisations politiques, associatives et syndicales et va en tirer les ficelles. Les mandats et les responsabilités s’enchaînent : en 1950, il lance la Fédération Léo-Lagrange, un réseau national d’éducation populaire, puis entre au comité directeur de la SFIO (section française de l’internationale ouvrière) avant d’en devenir le secrétaire national adjoint. En 1965, il rencontre François Mitterrand avec qui il prend la tête du nouveau parti socialiste. Son ancrage local lui permet également de devenir vice-président du conseil général du Nord en 1967, puis maire de Lille et député en 1973. Avant évidemment l’entrée à Matignon en 1981. En 1988, il devient Premier secrétaire du PS, avant d’être élu sénateur, président de la Communauté urbaine de Lille puis président de la Fédération mondiale des villes jumelées. Mais la reconnaissance suprême, l’aboutissement de son parcours, c’est 1992, année durant laquelle il succède à Willy Brandt à la présidence de l’internationale socialiste.

Durant ses soixante ans de carrière, Pierre Mauroy a toujours cherché l’unité de sa famille politique. Acceptant parfois de jouer les seconds rôles au profit de son idéal [1], il symbolise un socialisme tempéré dans un monde en proie aux affres d’un capitalisme toujours plus vorace. « Je me sens proche de ces utopistes qui, à force de croire obstinément à leurs rêves, finissent par leur imposer la réalité. », dit-il encore aujourd’hui. Son bilan à la tête des différentes fonctions qu’il a occupées reste globalement positif et rares sont ceux aujourd’hui qui critiquent ses choix et son intégrité. Dans la droite ligne de Jaurès, Blum ou Salengro, Mauroy restera donc une figure tutélaire du socialisme français et international du XXe siècle. Entre socialisme et réalités, Mauroy s’est, semble-t-il, trouvé une place de choix.

Samuel Duhamel


[1] Il céda son poste de député au communiste Jean Lenoir en 1967, déclina la fonction de Premier secrétaire du PS au profit de François Mitterrand au congrès d’Epinay en 1971, démissionna du gouvernement contre l’avis de ce dernier en 1984…

26.1.10

Les concepts d’Ivan Illich

Comprendre la pensée d’Illich, c’est avant tout comprendre les concepts qu’il a fomentés. Car dans chacun de ses ouvrages, des thèmes référentiels reviennent. Ce qui est intéressant dans la réflexion d’Illich, ce sont moins les solutions de changement qu’il propose que le regard radicalement critique car radicalement humaniste qu’il jette sur nos institutions. Illich nous apprend à voir la réalité différemment, il en souligne les carences et les trop-pleins. Et ce regard critique s’appuie sur une pensée fine et aiguisée par des concepts nouveaux. Voici donc une liste non exhaustive des notions inventées par Illich avec leur signification et leur incidence sur notre vie quotidienne.

Monopole radical : dans de nombreux ouvrages, Illich dénonce le « monopole radical » que certaines institutions détiennent dans nos sociétés. L’école détient ainsi le « monopole radical » de l’éducation, les hôpitaux et les services médicaux le « monopole radical » des soins, la voiture et les autoroutes, celui du transport, la prison, celui de sanction lourde et d’expiation… Lorsqu’elles atteignent le statut de « monopole radical », c’est-à-dire qu’elles excluent et délégitiment toutes les autres formes possibles de transmission de l’éducation, de soins, de transport ou de sanction sociale, ces institutions deviennent dangereuses. Pour Illich, « monopole radical » s’oppose de front avec autonomie. Lorsqu’une institution détient le monopole, elle fait perdre à l’Homme son autonomie. Elle devient obligatoire et exclusive en cela qu’elle « condamne tout autre moyen de parvenir aux résultats recherchés ». Ainsi, l’Homme devient contraint par l’outil. Il ne contrôle donc plus les institutions, ce sont les institutions qui le contrôlent. Pour Illich, « il y a monopole radical lorsque l’outil programmé évince le pouvoir-faire de l’individu. Cette domination instaure la consommation obligatoire et dès lors restreint l’autonomie de la personne. »

Contre-productivité de l’outil : Illich montre que lorsqu’une institution accède au rang de « monopole radical », lorsqu’elle s’impose comme la seule voie possible, elle devient contre-productive. Ainsi, l’école censée intégrer l’élève dans une communauté et élever la pensée finit par exclure les non-diplômés et stériliser la réflexion. La voiture immobilise, la prison crée des brigands plutôt que d’honnêtes hommes… L’exemple du système médical est à ce sujet exemplaire : Illich montre que notre système médical est d’abord un système de soins avant d’être un système de santé. Il est quasiment exclusivement tourné vers la réparation et non la prévention. Seulement à force de vouloir guérir, le système rend malade. 5% de toutes les admissions dans les hôpitaux aux Etats-Unis ont comme motif une mauvaise réaction à un médicament, 20% des admis en hôpital universitaire y contractent une maladie, l’hôpital est l’une des branches industrielles les plus accidentogènes avec le secteur des mines et celui de la construction des bâtiments de grande hauteur… Face à ces institutions pourtant contre-productives, l’Homme devient sujet. Il espère un résultat immédiat de son passage dans l’institution, il est dans la consommation pure. Le moindre mal de tête ? La consommation de médicament. La nécessité de trouver un emploi ? La consommation d’heures de cours pour acquérir un diplôme ! La volonté de se déplacer ? « Chéri, démarre la voiture ! » Pourtant, en comparaison avec la bicyclette, une voiture peut-être jusqu’à quatre fois plus lente si l’on prend en compte le temps passé à travailler pour obtenir les ressources nécessaires au déplacement. Malgré les apparences, l’outil industriel est donc souvent un outil contre-productif.

Convivialité : Illich espère que l’Humanité prendra un jour conscience des chaînes qu’elle s’impose dans la société industrielle, qu’elle s’en libérera et créera une société opposée à celle d’aujourd’hui. Cette société, il l’appelle « conviviale ». Il la définit comme une société « où l’outil moderne est au service de la personne et non au service d’un corps de spécialistes. Conviviale est la société où l’homme contrôle l’outil. » La société conviviale s’appuie sur des valeurs de base : la survie, l’équité et l’autonomie qui sont le contraire des valeurs de base de la société industrielle : l’élimination, la contrainte et l’exclusion. La société propose donc un mode d’organisation sociale basé sur l’épanouissement. L’Homme, de sujet, devient acteur des institutions. Pour autant, comme le rappelle Illich, une société conviviale n’exclut pas obligatoirement les institutions reines de la société industrielle. Ainsi, elle « n’interdit pas l’école. Elle proscrit le système scolaire perverti en outil obligatoire, fondé sur la ségrégation et le rejet des recalés. » La convivialité représente donc la possibilité d’une vie autre, fondée sur la disparition de fléaux comme la précarité, le stress sociétal, l’isolement ou l’imposition de solutions clés en main. Elle permet de gagner en rendement social ce qu’elle fait perdre en rentabilité industrielle. Elle est basée sur l’être et non plus sur l’avoir. En un mot, elle génère moins de biens mais plus de liens.

Samuel Duhamel

Ivan Illich, précurseur de l’écologie politique

« Un monde de demandes sans cesse croissantes n’est pas seulement d’une nature mauvaise, il devient tout bonnement l’enfer… »
Ivan Illich, Une société sans école, 1970

Et si le problème d’Ivan Illich avait été d’avoir eu raison trop tôt ? Et si son avant-gardisme avait été un inconvénient plus qu’un atout ? Lors de l’écriture de ses principaux essais (Energie et équité, La convivialité, Némésis médicale…), les sociétés occidentales sont encore bercées par le ronronnement de la croissance des Trente Glorieuses. Plein emploi, accès facilité aux innovations technologiques, porte-monnaie remplis…, le monde industrialisé surfe sur la vague du toujours plus. En France, René Dumont, le premier candidat écologiste à une élection présidentielle, récolte 1,3% des votes et bien des sarcasmes. Le club de Rome et son rapport Halte à la croissance ? est moqué, son catastrophisme dénoncé. A l’époque, l’écologie politique n’est qu’un courant marginal animé par des savants fous ou de doux rêveurs. C’est dans ce contexte que germe la pensée d'Ivan Illich.

Illich porte un regard radicalement critique sur le monde qui l’entoure. Il remet en doute ce qui est considéré comme allant de soi. Pour lui, la société industrielle et les institutions qui la composent (l’école, l’hôpital, la voiture…) ne constituent pas des modèles de développement. Au contraire. Elles sont incompatibles avec la société conviviale qu’il appelle de ses vœux, c’est-à-dire une société dont les fondements sont la recherche perpétuelle de l’épanouissement de tous les Hommes et non d’une minorité. Illich explique dès les années 70 que la généralisation du monde de vie occidental dans les pays du Sud est à la fois impossible financièrement et contre-productive humainement. Sa vie durant, il montre que l’école exclut plus qu’elle n’intègre, que la voiture nous freine plus qu’elle nous permet d’avancer, que l’hôpital nous rend malades plus qu’il nous soigne. Pour ses amis Valentine Borremans et Jean Robert, « Illich fut le plus lucide des critiques de la société industrielle. Ses thèses ont peut-être été oubliées, mais jamais elles n’ont été infirmées. Après elles, la société industrielle a perdu toute justification théorique. Elle ne tient debout que grâce à l’hébétude de ses membres et au cynisme de ses dirigeants. »

Et c’est en cela que la pensée d’Illich est aujourd’hui douloureuse à appréhender. Le lire, c’est se rendre compte qu’il avait raison trop tôt, que sa réflexion avait quarante ans d’avance au moins sur celle des penseurs politiques de l’époque et que les dérives de notre système économique mondialisé auraient certainement pu être corrigées si on l’avait écouté. Car aujourd’hui, de quoi a-t-on peur ? Qu’est-ce qui nous choque dans ce monde en 2010 ? L’injuste répartition des revenus qui font que 350 milliardaires gagnent autant que 4 000 000 000 d’oubliés. Illich dénonçait cette tendance naissante dès 1965. La destruction de l’environnement par et pour la recherche du profit maximal ? Illich a toujours critiqué la surabondance vantant les mérites de « la joie dans la sobriété » et de la recherche de « rendement social » plus que de « rentabilité industrielle ». La perte de sens et d’autonomie dans l’existence de l’Homme ? C’est justement en décrivant la société conviviale qu’Illich cherchait à faire de nous des citoyens acteurs de nos vies et non plus des consommateurs obnubilés par l’avoir.

Quelque part, qu’une société comme la nôtre ait pu laisser de côté une pensée aussi vive et foisonnante que celle d’Illich incite au pessimisme. Nous vivons sur une planète finie. A long terme, notre modèle économique est incompatible avec la poursuite d’une vie humaine sur Terre. Nous savons que des civilisations aussi intelligentes que celles des Mayas, des Incas ou des Aztèques ont disparu. Et nous avons, avec des penseurs comme Illich, les clés pour reconstruire une société sobre, joyeuse et tournée vers l’Homme… donc conviviale. Et pourtant, nous ne faisons rien ou si peu et l’écologie reste un courant politique parmi tant d’autres. La révolution des mentalités à laquelle Illich nous appelle ne se fera sans doute pas en un jour ; mais elle est indispensable pour que l’Homme du XXIe siècle sorte enfin de la caverne que Platon décrivait dans l’Antiquité. Le premier livre d’Ivan Illich est intitulé Libérer l’avenir. C’est sans doute la définition la plus simple mais aussi la plus ambitieuse que l’on puisse donner à l’écologie aujourd’hui.

Samuel Duhamel

Illich dans le texte

Voici une compilation subjective de citations d’Ivan Illich, un condensé de sa pensée. Elles décrivent avec minutie mais sans emphase la société conviviale à laquelle aspirait l’auteur autrichien.

« Il nous revient de combattre l’école publique et gratuite au nom de la véritable égalité des chances devant l’éducation. La jeunesse veut des institutions éducatives qui lui assurent vraiment l’éducation. Elle n’a pas besoin, elle ne veut pas de soins maternels, de certificats de garantie ni d’endoctrinement. »
In Libérer l’avenir, 1970

« L’esprit est conditionné au sous-développement lorsque l’on parvient à faire admettre aux masses que leurs besoins se définissent comme un appel aux solutions occidentales, ces solutions toutes faites qui ne leur sont pas accessibles. »
In Libérer l’avenir, 1970

« L’éducation véritable est l’éducation par laquelle la conscience s’éveille à de nouvelles possibilités de l’homme, l’éducation qui met l’imagination créatrice au service d’une vie plus humaine. Le sous-développement, au contraire, suppose une capitulation de la conscience sociale et l’acceptation des conditions préfabriquées.
In Libérer l’avenir, 1970

« Si l’on veut cesser de dépendre des écoles, ce n’est pas en investissant les ressources budgétaires dans un nouveau système destiné à "faire" apprendre que l’on y parviendra. Ce qu’il faut plutôt, c’est créer de nouveaux rapports entre l’homme et ce qui l’entoure qui soient source d’éducation. »
In Une société sans école, 1970

« Plus que la soif de carburant, c’est l’abondance d’énergie qui mène à l’exploitation. Pour que les rapports sociaux soient placés sous le signe de l’équité, il faut qu’une société limite d’elle-même la consommation d’énergie de ses plus puissants citoyens. »
In Energie et équité, 1973

« Le monde actuel est divisé en deux : il y a ceux qui n’ont pas assez et ceux qui ont trop ; ceux que les voitures chassent de la route et ceux qui conduisent ces voitures. Les pauvres sont frustrés et les riches toujours insatisfaits. Une société où chacun saurait ce qui est assez serait peut-être une société pauvre ; elle serait sûrement riche de surprises et libre. »
In La convivialité, 1973

« Les hommes n’ont pas besoin de davantage d’enseignement. Ils ont besoin d’apprendre certaines choses. Il faut apprendre à renoncer, ce qui ne s’apprend pas à l’école, apprendre à vivre à l’intérieur de certaines limites, comme l’exige par exemple la question de la natalité. La survie humaine dépend de la capacité des intéressés d’apprendre vite par eux-mêmes ce qu’ils ne peuvent pas faire. Les hommes doivent apprendre à contrôler leur reproduction, leur consommation et leur usage des choses. Il est impossible d’éduquer les gens à la pauvreté volontaire, de même que la maîtrise de soi ne peut être le résultat d’une manipulation. Il est impossible d’enseigner la renonciation joyeuse et équilibrée dans un monde totalement structuré en vue de produire toujours plus et de créer l’illusion que cela coûte toujours moins cher. »
In La convivialité, 1973

« La santé a cessé d’être cette propriété naturelle dont chaque homme est présumé doté tant que la preuve n’a pas été faite qu’il est malade, et elle est devenue ce rêve inaccessible, cette promesse toujours lointaine à laquelle chacun peut prétendre en vertu des principes de justice sociale. »
In Némésis médicale, 1975

« Nous vivons à une époque où l’apprendre est programmé, l’habiter urbanisé, le déplacement motorisé, les communications canalisées et où, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, presqu’un tiers des denrées alimentaires consommées proviennent de marchés éloignés. Dans une société sur-industrialisée à ce point, les gens sont conditionnés à obtenir des choses et non à les faire. Ce qu’ils veulent, c’est être éduqués, transportés, soignés ou guidés plutôt que d’apprendre, de se déplacer, de guérir et de trouver leur propre voie. »
In Némésis médicale, 1975

20.1.10

Ivan Illich, l’Epiméthée du XXe siècle

Lors de la création du monde, les dieux grecs demandèrent à Prométhée et Epiméthée d’accorder à chaque race des qualités suffisantes pour assurer l’équilibre de la Terre. Epiméthée se chargea de cette tâche. Il donna à chaque animal un atout pour pouvoir échapper à d’éventuels prédateurs. Certains furent créés lents mais imposants, d’autres petits mais rapides, d’autres encore vulnérables mais incomestibles. Mais lorsqu’il dût équiper l’espèce humaine, Epiméthée avait déjà distribué toutes les facultés que les dieux lui avaient confiées. Pour rattraper l’oubli de son frère, Prométhée alla voler le fer à Athéna et le feu à Zeus et les donna aux Hommes. Faute de capacités physiques, la faculté de l’Homme sera désormais dans l’ingéniosité et le savoir-faire technique.

Mais le vol du fer et du feu provoqua la colère de Zeus. Pour se venger de Prométhée, Zeus l’enchaîna au mont Caucase où son foie fut dévoré chaque jour par un aigle.
Et pour se venger d’Epiméthée, coupable d’avoir laissé l’Homme sans défense, Zeus créa Pandore, une femme sublime, généreuse et intelligente. Avant de l’envoyer sur Terre, il donna à la jeune femme une boîte qui contenait tous les maux de l’Univers comme la guerre, la famine ou le vice. Au fond de la jarre, cachée par la folie et la misère se trouvait une qualité que Zeus avait laissée là par erreur : l’Espoir. Lorsqu’elle arriva sur Terre, Pandore tomba éperdument amoureuse d’Epiméthée qui l’épousa malgré les avertissements de sa famille. C’est alors que Pandore ouvrit la boîte de Zeus et laissa échapper sans le savoir tous les maux de la Terre. Lorsqu’elle se rendit compte de son erreur, elle referma la boîte ; trop tard, seul l’Espoir demeura au fond.

Depuis lors, les Hommes en voulurent à Epiméthée, coupable d’avoir épousé la femme dispensatrice de tous les maux, et portèrent en héros Prométhée, libéré du mont Caucase par Héraclès. Ils organisèrent leur société autour du mythe prométhéen : désormais sera considéré comme progrès toutes les inventions permises par le fer et le feu. C’est dans l’accumulation de ces choses construites que l’Homme se réalisera. Très vite pourtant, une minorité douta de l’intérêt de cet objectif commun : pourquoi vouloir entasser toutes ces choses façonnées par la main de l’Homme ? La destruction de la nature pour la construction des biens humains est-elle vraiment salutaire ? N’y a-t-il pas un objectif de société plus noble ?

Et cette minorité se rappela de ce qu’avait fait Epiméthée : dans leurs yeux, il n’était pas celui qui avait oublié les Hommes mais celui qui avait cherché l’équilibre de la nature, il n’était pas l’époux de la semeuse de violence et de misère mais le mari de la gardienne de l’Espoir, il n’était pas celui qui cherchait à avoir plus mais celui qui perdit son âme par amour d’une femme. Epiméthée a défendu par ses actes un mode de vie différent basé sur un respect de l’environnement, l’amour du prochain et l’espoir d’un autre monde. C’est en cela qu’Ivan Illich fut un épiméthéen [1]. C’est en cela qu’Ivan Illich fut l’un des plus grands penseurs de notre temps.

Ivan Illich est né en 1926 à Vienne dans une famille qui dût déménager plusieurs fois, victime de l’antisémitisme du prince Paul de Yougoslavie puis de l’Allemagne nazie. Il étudia la théologie et la philosophie à Rome et devînt prêtre. Après cinq ans passés à New York dans une petite paroisse, il codirigea l’université catholique de Porto-Rico de 1956 à 1960. Il quitta son poste suite à un différend avec un évêque qui militait contre le port du préservatif. Illich fut d’ailleurs souvent en porte-à-faux avec les dogmes de l’église traditionnelle tant et si bien qu’il abandonna la prêtrise en 1969.

Cosmopolite et polyglotte (il apprit l’allemand, l’anglais, l’italien, l’espagnol mais aussi le tagalog, l’ourdou, l’hindi et le japonais), Illich créa le centre interculturel de documentation à Cuernavaca au Mexique en 1966. Via cet espace de formation, il voulait acquérir une influence suffisante pour convaincre le pape Jean XXIII de ne pas envoyer d’ecclésiastiques occidentaux en Amérique du Sud, craignant les conséquences d’une telle colonisation des pensées.

Auteur d’une vingtaine de livres critiques sur l’état du monde dans les années 1960-1970, Illich était un radical humaniste. Radical en cela qu’il s’est montré l’ennemi de toutes les certitudes, rejetant des institutions jugées salutaires par tous comme l’école, l’hôpital ou la voiture. Humaniste en cela que sa vie était toute entière tournée vers l’autre et n’avait d’autre but que de faciliter l’existence de chacun dans un souci d’équité, de justice et de partage.
Inventeur des concepts de « monopole radical » et de « contre-productivité », il a montré en quoi les organisations modernes, lorsqu’elles atteignent un seuil critique, s’érigent en obstacles de leur propre fonctionnement : ainsi la médecine nuit à la santé plus qu’elle ne la préserve l’école abêtit plus qu’elle n’élève, la vitesse fait perdre du temps, les communications empêchent le véritable échange…

Père de l’écologie politique au même titre que Jacques Ellul, André Gorz ou René Dumont, Illich a réussi sa vie durant à être en adéquation avec la rigueur de sa pensée. Son œuvre nous incite à quitter le confort relatif de la société industrialisée pour entrer dans une ère nouvelle, celle de la convivialité. Une ère où l’argent perd de sa valeur et où le contact humain devient l’élément clé de l’organisation de la société. Une ère où la production et l’accumulation ne sont plus érigées en objectifs ultimes mais où la poursuite d’une vie authentiquement humaine sur Terre pour aujourd’hui et pour demain devient le but recherché.

Illich est mort en 2002, à l’âge de 76 ans, des suites d’une tumeur qu’il a volontairement choisi de ne pas opérer et qu’il garda plus vingt ans. Il est parti dans son sommeil [2], heureux et apaisé. Il nous laisse une œuvre d’une richesse incomparable, semblable à la boîte de Pandore, en cela qu’elle ne contient qu’une chose : l’Espoir. C’est aussi en cela qu’Illich est le nouvel Epiméthée.

Samuel Duhamel

[1]Lire Illich l’épiméthéen par Dominique Michel ici.

[2]Lire le texte de Jacques Dufresne, La mort d’Ivan Illich ici.

28.10.09

Pour en finir avec l'atome !

"Il est criminel de développer une technologie qu'on ne maîtrise pas, surtout quand elle engage les générations à venir."
Théodore Monod, savant et naturaliste

On présente souvent l'énergie nucléaire comme une solution de compromis. Dangereuse ? Oui, mais elle assure notre indépendance énergétique. Produtrice de déchets radioactifs ? Oui, mais elle n'émet pas de gaz à effet de serre. Difficile à maîtriser ? Oui, mais sans elle, nos besoins en électricité ne pourraient pas être satisfaits.
L'atome serait un moindre mal, un pis-aller, une contrainte salvatrice. Ne tournons pas autour du pot : tout cela est faux ! Le nucléaire ne dispose d'aucun avantage spécifique dont les autres sources d'énergie ne pourraient prétendre. Le nucléaire est une énergie mortifère, polluante et coûteuse et surtout elle n'est en aucun cas indispensable pour assurer l'avenir énergétique de la France et du monde.

L'atome tue. L'Histoire nous l'a appris en août 1945 avec le bombardement d'Hiroshima et de Nagasaki par le président américain Harry Truman. Mais le nucléaire civil est également une plaie pour l'humanité. Lors des catastrophes évidemment (l'explosion de réacteurs à Tcheliabinsk en 1957 et à Tchernobyl en 1986 ont entraîné la mort de centaines de milliers de personnes), mais pas seulement. Les matières radioactives (uranium, plutonium, tritium, césium, strontium...) nous contaminent en permanence. Lorsque ces matières sont présentes en masse dans notre environnement, elles nous irradient et provoquent des mutations au sein de notre organisme pouvant déboucher sur des cancers. En France, depuis l'installation de la première centrale en 1975, les cas de cancer de la thyroïde ont été multipliés par trois. Par ailleurs, différentes études sur la radioactivité montrent que les citoyens habitant à proximité de centrales nucléaires ont statistiquement beaucoup plus de "chances" d'attaper une leucémie. Cette contamination insidieuse a des effets dévastateurs. D'après les experts du CERI (comité européen sur les risques de l'irradiation), le nombre total de morts dues au nucléaire sous toutes ces formes depuis 1945 dépasse les 60 millions. C'est autant que le bilan des deux guerres mondiales réunies... Et ce chiffre pourrait gonfler davantage si d'aventure, des terroristes écrasaient un avion sur une centrale en activité. En France, les usines atomiques n'ont pas été conçues pour supporter l'impact d'un avion de ligne. D'après le World Information Service on Energy, si un tel appareil se crashait sur les bassins de refroidissement de l'usine de retraitement de La Hague, c'est l'équivalent de cinquante fois la quantité de radiations émise par Tchernobyl qui serait libérée...

Et si l'énergie nucléaire tue, c'est aussi par la faute des déchets radiocatifs qu'elle engendre. Car contrairement à ce qu'on entend parfois, le nucléaire pollue. Les déchets radioactifs sont toxiques et contaminent tout ce qui les touche. D'après l'Agence internationale sur l'énergie atomique, plus de 100 000 tonnes de matières radioactives ont été déversées en mer depuis 1945. Aujourd'hui, l'usine de retraitement de La Hague déverse chaque jour 650 000 litres d'eau contaminée dans la Manche. C'est considérable mais c'est pourtant douze fois moins que ce que rejette quotidiennement l'usine de Sellafield (Angleterre) dans la mer d'Irlande... Evidemment, cette pollution a un impact direct sur la biosphère : les homards pêchés en mer d'Irlande présentent ainsi un taux de radioactivité treize fois plus élevé que celui considéré comme acceptable pour la consommation. Autre problème : certains déchets radiocatifs ont une durée de vie quasiment infinie. Ils peuvent être dangereux pendant plus de 200 000 ans, ce qui veut dire que l'arrière-petit-fils de votre arrière-petit-fils pourrait être contaminé par des radiations émises aujourd'hui. Et ce sur près de 6 000 générations...
Le pire dans l'histoire, c'est que même l'argument préféré des nucléocrates ("au moins, l'atome n'émet pas de CO2 !") est inexact. L'énergie nucléaire émet des gaz à effet d'au moins deux façons. D'abord, de manière directe car chaque étape de production d'énergie nucléaire émet du dioxyde de carbone (construction des centrales, extraction et transport de l'uranium, transport des déchets de la centrale à l'usine de retraitement de la Hague puis de l'usine de retraitement à celle de réenrichissement située à... Tomsk en Russie). Puis, de manière indirecte car la France importe de l'éléctricité allemande, majoritairement d'origine fossile, lors de ses pics de consommation. L'énergie nucléaire n'a donc rien de durable, comme le revendiquent parfois ses défenseurs. Le retraitement des déchets ne peut pas être considéré comme un recyclage. Seuls 10% de l'uranium appauvri (déjà utilisé pour produire de l'énergie) peut être réutilisé après une étape de réenrichissement lointaine et dangereuse. Ceci explique sans doute pourquoi seulement trois pays (France, Grande-Bretagne et Japon) sur les trente-deux qui font fonctionner des réacteurs choisissent de retraiter leurs déchets.

Tout cela a un coût. Elevé évidemment. Le prix officiel d'un kilowattheure émis par une centrale nucléaire avoisine les trois centimes d'euro. Mais ce coût ne comprend pas le coût de l'investissement de départ, celui de la recherche, celui des dépenses publiques de sûreté, le coût du combustible, celui du retraitement, de la gestion des déchets, du démantèlement... Si bien que certains spécialistes estiment le coût réel du kilowattheure d'origine nucléaire a six ou sept centimes d'euro. Or, des modèles récents d'éoliennes ont permis de générer de l'électricité au prix de 2,4 centimes d'euro le kilowattheure. Et ce n'est pas tout ! Le nucléaire a également un coût social non négligeable. Aujourd'hui, en France, il concentre 90% des investissements en recherche énergétique contre seulement 2% pour les énergies renouvelables. Or, le nucléaire génère moins d'emplois que toutes les autres énergies. D'après le centre international de recherche sur l'environnement et le développement, pour un million d'euros investis, le nucléaire crée 19 emplois, contre 23 pour le solaire, 27 pour l'éolien, 47 pour le microhydraulique et plusieurs dizaines pour l'efficacité énergétique (consommer autant en produisant moins). Ces chiffres ne sont valables qu'en période dite normale, c'est-à-dire sans accident. Mais outre les conséquences humaines, le coût d'une catastrophe nucléaire serait apocalyptique pour les finances d'un pays comme la France. Pour mémoire, l'accident de Tchernobyl a coûté 240 milliards d'euros à l'URSS. Aujourd'hui, le coût d'un accident nucléaire majeur en France est évalué à environ 400 milliards d'euros. Soit plus d'un quart de la dette de l'hexagone...

Bonne nouvelle malgré tout : le nucléaire n'est en rien indispensable pour couvrir nos besoins en énergie. Une étude de l'institut pour l'énergie et la recherche environnementale, sortie en 2006, montre que la France, pays le plus nucléarisé au monde, pourrait sortir du nucléaire d'ici 2040 tout en réduisant de 40% ses émissions de gaz à effet de serre. Evidemment, cette mutation passe par des changements radicaux dans nos comportements mais aussi dans nos modes d'approvisionnement d'énergie. Il faudrait investir massivement dans les énergies renouvelables, miser sur les transports les moins polluants et augmenter notre efficacité énergétique. Mais cela est possible. Autre étude encourageante : celle de l'association Virage Energie en 2008. D'après elle, la région Nord-Pas-de-Calais peut sortir de l'ère de l'atome d'ici 2050 tout en couvrant ses besoins électriques et en divisant par quatre ses émissions de CO2, si des investissements massifs sont faits dans le solaire photovoltaïque, l'éolien terrestre et offshore, le bois et le biogaz. Bref, le nucléaire, à l'origine de seulement 8% de l'énergie vendue sur la planète, peut rapidement devenir de l'histoire ancienne si une volonté politique forte se fait entendre. Aujourd'hui, quasiment plus personne ne croit aux beaux discours des nucléocrates. D'après une étude récente de l'Union Européenne, 75% des Européens pensent que les tenants de l'industrie du nucléaire mentent. C'est vrai, ils mentent. Alors à quoi bon continuer à les écouter ?

Samuel Duhamel

Sources :
Agnès Sinaï, Yves Cochet, Sauver la Terre, éd. Fayard, 2003, Paris, p. 213-248
Laurent de Bartillat, Simon Retallack, Stop, éd. Seuil, 2003, Paris, p. 154-183
Philippe Quirion, "Sortie du nucléaire : y a du travail !", Ecorev, n°10, septembre 2002, Paris, p.39-43
Laure Noualhat, Eric Gueret, Déchets, le cauchemar du nucléaire, prod. Arte et La bonne pioche, 2009
Synthèse du rapport Virage Energie Nord-Pas-de-Calais, 2008
Rapport de l'Institure for energy and environmental research, 2006

10.6.09

Le petit Nicolas n'a pas grandi

41 ans de régime autoritaire.
41 ans de corruption, de népotisme, de simulacres d’élections.
41 ans de violences envers une population meurtrie.
41 ans d’enrichissement personnel sur le dos d’un peuple déshérité.
41 ans de petits arrangements entre amis fortunés et intéressés.
41 ans d’attente pour les Gabonais.
Albert-Bernard Bongo est mort. « Enfin !», diront certains. Tous les citoyens du monde, défenseurs des droits de l’homme, de la paix et de la démocratie, y voient l’espoir d’une société plus juste à Libreville.
Le petit Nicolas, lui, a exprimé sa « tristesse » et son « émotion ». Il déplore la perte d’ « un grand et fidèle ami de la France, un chef d’Etat qui avait su gagner l’estime et le respect de l’ensemble de ses pairs, notamment par ses nombreuses initiatives pour la paix sur le continent africain. »
Le petit Nicolas n’a eu pas le courage de dire que Bongo était le doyen des dictateurs africains, qu’il a instauré un régime de parti unique en 1968 et ne l’a retiré qu’en 1990 sous la pression populaire. Il y a deux ans, le petit Nicolas a dit que « l’homme africain n’était pas assez entré dans l’Histoire. » Aujourd’hui, il regrette la mort d’un autocrate, homme clé de la Françafrique.
Cette fois, c’est sûr, le petit Nicolas n’a pas grandi.

Samuel Duhamel

8.1.09

Patrick, shutttttttttt !

19h28, hier sur Canal +. Sur le plateau du Grand Journal, Joseph Stiglitz, ancien Prix Nobel d’économie, et Poivre d’Arvor, ancien présentateur du journal de 20h sur TF1. Le débat porte sur la décision de la Russie de ne plus fournir de gaz à l’Ukraine. Diplomatiquement, ce choix est lourd sens : à court terme, c’est une dizaine de pays qui pourraient se retrouver sans chauffage et sans électricité. Les invités discutent de la pertinence de la décision, du risque de pénurie en Europe, des conséquences éventuelles pour la France… Et puis, pour conclure le débat, comme s’il voulait remporter la bataille des idées, PPDA lance : « C’est un problème qui relance la question du nucléaire. Au moins, en France, avec l’atome, nous ne sommes pas dépendants d’autres pays pour la fourniture d’électricité. » Et Michel Denisot d’approuver.

Pourquoi mentir aux gens ? Quel est l’intérêt de défendre l’énergie atomique en dépit du bon sens ? Ont-ils conscience qu’en prononçant ces deux petites phrases devant deux millions de téléspectateurs, ils effacent le travail de fourmi des militants antinucléaires ?

Car, non, le nucléaire n’est pas la solution ! La France a battu son record de consommation électrique hier avec plus de 90 000 MW produits vers 19h. Malgré les 58 réacteurs sur notre territoire, EDF doit importer de l’électricité d’Allemagne… qui sort du nucléaire depuis 2002. Et de toute façon, on ne peut pas dire que la France est indépendante sur le plan énergétique puisque 100% de l’uranium qu’elle utilise pour produire de l’électricité via le nucléaire est importé. Dès lors, les solutions sont simples : sobriété énergétique et lutte contre le gaspi (la consommation électrique en France dans les années 70 était trois fois moindre), panachage des énergies renouvelables et importations de gaz d’autres pays de l’Union.

La leçon de l’histoire, c’est qu’on a beau avoir présenté le journal le plus regardé en France pendant 21 ans, on n’est pas à l’abri d’une belle ineptie. Patrick, règle élémentaire du journalisme : « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire ! »

Samuel Duhamel

27.7.08

Le capitalisme doit mourir (ou alors ça sera nous) !

« Il va falloir apprendre à vivre ensemble comme des frères sinon nous mourrons seuls comme des idiots. »
Gandhi
Un milliard de personnes survivent avec moins d’un dollar par jour[1], 1,1 milliard d’êtres humains n’ont pas accès à l’eau potable [2] , deux milliards d’individus souffrent de carences alimentaires[3], 35 000 personnes meurent de faim chaque jour[4], l’équivalent d’un terrain de foot est déboisé chaque seconde [5]... Vous en voulez encore ? Tant pis ! Six milliards de citoyens ne partent jamais en vacances[6], les 500 capitalistes les plus fortunés sont plus riches que les 416 millions de miséreux les plus pauvres[7], la Chine compte 10 millions de chômeurs de plus chaque année malgré une croissance à deux chiffres[8] , un Terrien sur six vit dans un bidonville[9], le chômage a augmenté de 22% lors des dix dernières années dans le monde[10] … Vous ne voyez aucun rapport entre ces chiffres ? Pourtant, il y en a un ! Il fait l’objet du dernier livre d’Hervé Kempf, Comment les riches détruisent la planète. Un ouvrage simple et pédagogique qui explique que l’écologie n’est pas compatible avec le capitalisme.

La thèse de Kempf, journaliste d’environnement au Monde, tient en une phrase : ce sont les riches qui font de la planète un endroit potentiellement inhabitable et c’est donc à eux de faire les efforts pour maintenir la possibilité d’une vie humaine sur Terre. S’appuyant sur la Théorie de la classe de loisir de Thorstein Veblen, Kempf explique pourquoi le système économique global ne change pas malgré les injustices qu’il génère et l’impasse environnementale à laquelle il mène. Déni de la gravité de la situation, méconnaissances des élites dirigeantes, mimétisme et soif de reconnaissance sociale sont les causes de cet immobilisme aveugle et meurtrier. Car pour Kempf, crises sociales et écologiques sont liées. Les ressources terrestres étant limitées, si un occidental moyen s’enrichit, il empêche un Africain lambda des sortir de la misère. La clé n’est donc pas dans le « travailler plus pour gagner plus » mais dans le « consommer moins, répartir mieux ». Une révolution mentale indispensable pour sortir la majorité de la population mondiale du dénuement et permettre à nos enfants de vivre dignement sur Terre dans quelques années.
Le livre de Kempf repose sur deux éléments indépassables : le savoir et l’humanisme. Kempf est sans doute l’un des journalistes écologistes les plus calés en Europe. En vingt ans de métier, il a rencontré les principaux experts en environnement, a couvert toutes les rencontres internationales sur l’Ecologie avec un œil critique et avisé. Mais Kempf, c’est aussi un penseur du social, un humaniste consterné par le sort réservé aux trois quarts de la population mondiale. Quand les connaissances rencontrent la sensibilité, c’est de l’intelligence pure qui jaillit. Malgré un titre un peu racoleur, Comment les riches détruisent la planète est donc un ouvrage d’intérêt général, un livre qui devrait être distribué dans toutes les classes de sixième. Car qu’on le veuille ou non, si le capitalisme productiviste mondialisé[11] ne tombe pas, c’est bien l’Humanité qui tombera à sa place.
Samuel Duhamel
Comment les riches détruisent la planète, d’Hervé Kempf, éd. Seuil, 2007, 148 p., 14 €


[1] Rapport du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), 2006
[2]Rapport du PNUD, 2006
[3]Rapport de l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), 2006
[4] D’après Jean Ziegler, ancien rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l’alimentation, auteur des Nouveaux Maîtres du Monde et ceux qui leur résistent, 2002
[5] D’après Simon Retallack, directeur éditorial de The Ecologist, auteur de Stop, 2003
[6]D’après Rodolphe Christin, auteur du Manuel de l’antitourisme, 2008
[7] Rapport du PNUD, 2006
[8]D’après Juan Somavia, directeur général du Bureau International du Travail (BIT)
[9]D’après l’organisme des Nations Unies chargé de l’habitat
[10]D’après le BIT, 2005
[11] Système économique, apparu vers 1850, reposant sur la propriété privée des moyens de production et dont la finalité est l’accroissement du profit par le biais de l’augmentation continue des rendements et de la consommation.