9.10.06

La révolution manquée de Lula da Silva

Dans son œuvre majeure Dom Casmurro, l’écrivain brésilien Machado de Assis raconte le destin tragique de Capitú, une jolie jeune femme appréciée de tous pour sa générosité et son courage. Au fil des pages, les regards portés sur la belle évoluent : l’admiration laisse la place au doute, la reconnaissance à la frustration. Pourtant, Capitú affirme être restée la même et n’avoir jamais trahi son entourage.
106 ans après Dom Casmurro, l’histoire de Machado de Assis semble se répéter, dans la vie réelle cette fois. Capitú a laissé sa place au président Luiz Inácio Lula da Silva dans le rôle du héros controversé. Contrairement à 2002, le leader du parti des travailleurs (PT) ne fait l’unanimité ni chez les plus démunis, ni chez les intellectuels de gauche. Les critiques de la population sont d’autant plus violentes que l’espoir de voir l’ancien ouvrier métallurgiste construire un Brésil socialement plus équitable était immense. « Il a trahi son camp en menant une politique économique de rigueur et en perdant sa vocation sociale », assure Fabio Araújo, ancien électeur de Lula. Pour Cláudio Leal, journaliste politique au quotidien bahianais A Tarde: « Le président n’a pas tenu ses principales promesses et s’est embourbé dans plusieurs scandales de corruption extrêmement graves. En plus, il flirte de manière permanente avec le populisme : pendant la campagne, il est allé jusqu’à se comparer à Jésus Christ ! » Autre signe révélateur de la déception ambiante : deux des trois adversaires de Lula à la présidence de la République sont d’anciens membres du PT. La sénatrice Heloísa Helena a abandonné son ancien chef de file, le jugeant « autoritaire et trop libéral sur le plan économique ». Pour sa part, l’ancien ministre Cristovam Buarque a estimé que Lula avait complètement négligé le secteur éducatif depuis son arrivée au pouvoir.

Promesses non tenues Il est vrai que l’action politique de l’ancien syndicaliste pernambuco laisse perplexe : d’après le magasine Época (qui soutient le président Lula), sur les 700 promesses effectuées lors de la campagne de 2002, seules 360 ont été réalisées. Et les engagements non tenus ne sont pas sans importance : éradiquer la faim, diminuer le temps de travail, créer un système participatif pour le vote du budget fédéral, taxer les grandes fortunes, supprimer la corruption, taxer les entreprises recourant trop souvent aux contrats de travail précaires, refuser l’entrée de cultures OGM sur le territoire, éliminer le travail esclave… Rien de tout cela n’a été fait. Dans certains cas, la situation a même empiré comme le prouve la multiplication des affaires de corruption impliquant le PT (achat de votes au parlement fédéral, financement illégal de campagnes électorales, achat à prix d’or d’un dossier incriminant des adversaires politiques…).
Le 1er octobre, lors du premier tour de l'élection présidentielle, le président brésilien a obtenu pres de 49% des voix contre 41,5 pour son adversaire conservateur, Geraldo Alckmin. Mais contrairement a 2002, le soutien apporte a Lula n’a pas été enthousiaste. Pour la classe moyenne, le vote Lula était souvent synonyme de dépit. Quant aux plus pauvres, ils ont souvent choisi celui qui se présente comme le « candidat du peuple », le seul a vouloir faire en sorte que « chaque Brésilien puisse manger trois fois par jour ». Le bon score de Lula au premier tour s’explique autant par la faiblesse de l’opposition qu’aux réformes discrètes mais réelles de son gouvernement. Parmi ces dernières, la création d’un revenu garanti (Bolsa Família) pour les parents pauvres envoyant leurs enfants à l’école fait figure de « grand bond en avant ». Autre points positifs : une augmentation de 20% du revenu minimum (en valeur réelle), une legère inflexion du nombre d’habitants vivant sous le seuil de pauvreté, la création de 5 millions d’emplois en quatre ans et le développement progressif du microcrédit. Par ailleurs, plus de 300.000 terrains ont été accordés aux familles de paysans sans terre. Une première dans un pays où l’agriculture industrielle règne en maître.

Lula, défenseur de l’économisme et de la croissance Bien loin de la révolution douce qu’attendaient les Brésiliens, le premier gouvernement Lula a permis au pays de conforter sa place dans le groupe des puissances dites émergentes (Chine, Inde, Russie…). « Plutôt que de critiquer la mondialisation néolibérale et de défendre un modèle d’échanges socialement et écologiquement plus harmonieux, Lula a voulu adapter son pays aux exigences de la compétition internationale », affirme l’économiste Paulo Nogueira de la Fondation Getúlio Vargas de São Paulo. Au prix d’une politique économique orthodoxe, le président a épongé la dette que le pays devait au FMI, réduit la dette publique et maintenu l’inflation sous les 5%. Par ailleurs, sous Lula, la croissance économique du pays a fait des bonds de 3% par an en moyenne (l’ancien ouvrier espérait 5% !). Mais pendant ce temps, les budgets de l’éducation et de la santé stagnaient… Entre 2002 et 2006, Lula a donc privilégié la santé économique de son pays au détriment du bien-être de sa population. Espérons que son deuxième mandat soit d’un autre acabit.

Samuel Duhamel